Appât du gain, spéculation et narcissisme : des constantes artistiques ?

 

Plus on vieillit et plus on acquiert de connaissances, plus on perçoit des constantes dans les conduites humaines. Dans le domaine artistique qui nous occupe ici, on s'aperçoit par exemple que l’appât du gain, la spéculation et le narcissisme ne sont pas spécifiques à notre époque, qui pourtant en est saturée.

Ecoutons d’abord ce qu’exprime le sculpteur Théophile Bra en 1826 :

« … de nos jours les beaux-arts ne sont plus guère que des professions industrielles où chacun espère trouver les occasions de faire fortune ; si l’on était point convaincu de ce que j’avance, il suffirait d’examiner les productions des nombreux artistes de notre époque et de lire les remarques judicieuses des hommes capables de déterminer le mérite de chacun. Pour atteindre le noble but des beaux-arts, dit un auteur qui annonce un livre où il examinera les travaux des artistes contemporains, il faut du courage, une persévérance et surtout un désintéressement dont bien peu sont capables ; on ne connaît guère de nos jours cette abnégation de soi-même, ce mépris des richesses qu’affectaient jadis tous ceux qui portaient le nom de savants, de poètes, d’artistes, et dont ils se glorifiaient, faisant peut-être alors, il est vrai, de nécessité vertu. »(1)

Tendons ensuite l’oreille aux propos d’un secrétaire perpétuel de l’académie royale de beaux-arts exprimés toujours en 1826 :

« Notre siècle est celui des spéculations, l’esprit financier est à la mode ; on spécule en littérature et en politique, dans les sciences et dans les arts, comme dans toute autre branche de commerce : en province comme à Paris, à la cour comme à la ville, au théâtre comme à la Bourse. Auteurs, savants, artistes sont hommes d’affaires avant tout. Ils ne se contentent plus des fumées de la gloire ; il leur faut une nourriture plus substantielle et plus solide. Toute nue, elle a peu de prix pour leur cœur : une ceinture dorée ajoute beaucoup aux charmes qu’ils leur trouvent. C’est le profit qu’ils cherchent sur le chemin de la gloire, et quand une fois ils ont rencontré l’un, ils ne s’embarrassent plus de courir après l’autre. On escompte aujourd’hui sa réputation comme un billet à ordre ; ainsi que de dévotion on fait d’esprit et de talent métier et marchandise. On ne travaille plus pour la postérité… l’on ne pense pas même au lendemain. On travaille pour le moment et au jour le jour : de là, tant de brochures futiles ou de productions éphémères, fruits de la circonstance et qui meurent avec elle… »(2)

Avançons quelque peu dans le temps et écoutons ce que dit Karel Teige en 1935 :

« Dans la société capitaliste l’art est devenu l’objet d’un commerce absurde. La commercialisation de l’art, phénomène apporté par le capitalisme développé, exige que l’œuvre d’art (devenue entièrement une marchandise) soit bien assortie, qu’elle ressemble à la marchandise la plus vendable, qu’elle s’adapte à toutes les circonstances. (…) En même temps, le type de collectionneur a changé : l’amateur disparaît, ce véritable amant de l’art, parfois même peu fortuné, qui entasse dans sa maison des œuvres pour le plaisir que lui procure la contemplation artistique. Le nouveau type de collectionneur, c’est le spéculateur : il achète bon marché, misant sur le fait que plus tard il vendra cher, parie sur la hausse de certains auteurs comme s’il s’agissait des chevaux de courses.(…) Il étudie l’histoire de l’art comme les bulletins économiques ou les nouvelles de la bourse. (…) A côté du collectionneur spéculateur (…), notre époque a créé un autre type de collectionneur, à savoir le collectionneur snob. (…) Toujours à la recherche de l’excentricité, de l’exclusivité et de la bizarrerie, le snobisme a ouvert les yeux des marchands d’art sur la possibilité de gagner de l’argent même avec l’art d’avant-garde. »(3)

Venons-en à notre époque avec les propos tenus en 2007 par un écrivain américain à succès, T.C.Boyle :

« Depuis de nombreuses années, j’ai pris goût à faire des lectures publiques de mes livres. Je ne me contente pas de " lire ", je fais un spectacle, un show, une performance. C’est une manière de promouvoir la littérature et de la rendre, comme la musique, vivante et attrayante aux jeunes. Parfois, je me retrouve devant une salle de plus de deux mille personnes. C’est fou. C’est magnifique d’entendre le public réagir à la musique des mots et des phrases, ou à la puissance d’une histoire. Sur scène, je me sens dans la peau d’un prédicateur évangélique mais dont la cause serait celle, très profane, de la littérature. J’ai toujours aimé la scène, surtout avec mon groupe de rock quand j’étais jeune, les Ventilators. Me produire en public est presque devenu une drogue. J’aime toutes ces grandes figures égocentriques et mégalomanes américaines du XXieme siècle qui sont devenues les personnages de mes romans : le sexologue Kinsey, le nutritionniste Kellogg – celui des corn flakes – ou l’architecte Frank Lloyd Wright. C’est normal : tous les romanciers sont narcissiques. Les gourous de cet acabit n’ont aucune affection pour leurs disciples, n’agissent que pour leur propre dessein, et malgré tout leur influence est bénéfique. Je me contente d’être un gourou bienveillant ! »(4)

Enfin, pour conclure cette brève escapade dans le temps, rappelons que le célébrissime Jeff Koons, avant de devenir l'artiste contemporain le plus cher du monde, avait commencé sa carrière comme trader à la Bourse de New-York. Dans sa lignée, le jeune plasticien de 29 ans Loris Gréaud, récemment porté au pinacle par le Palais de Tokyo, n'a-t-il pas déclaré : « Je veux être le Jérôme Kerviel de l’art contemporain. » (5), en référence directe à Jérôme Kerviel, ex-trader encore inconnu il y a quelques mois et que son escroquerie à la Société Générale de près de 5 milliards d'euros a rendu célèbre du jour au lendemain !

Ainsi, que l'on se situe au début des XIXe, XXe ou XXIe siècles, la spéculation et le narcissisme seraient des stimuli essentiels dans la vie artistique.(6) Du coup, devant l’objectivité de tels constats, la portée des théories diverses qui sont supposées justifier publiquement telle œuvre ou tel discours artistique s’en trouverait singulièrement réduite. Cela expliquerait bien des revirements théoriques que l’on peut parfois observer.

Michel De Caso, mars 08

 

Notes :

(1) Théophile BRA, L’Evangile rouge, Ed. Gallimard, 2000, page 35.
(2) Ibidem, page 36.
(3) Karel Teige (1900-1951), "Le marché de l'art", 1935, cité par Patrick Barrer, "Le double jeu du marché de l'art contemporain", page 7, Ed. Favre, 2004, Lausanne.
(4) extrait du Nouvel Observateur n°2234, 30 août au 5 septembre 2007, Les débats de l’Obs, pages réalisées par François Armanet et Gilles Anquetil, "Je suis un prédicateur" par T.C.Boyle.
(5) Cité dans l'article de Nicolas Cori, "Derrière le mythe, un Jérôme Kerviel très ordinaire", Libération, 19 mars 2008.
(6) On pourrait ajouter sans risque de s’égarer que la participation à la vie mondaine est le comportement à adopter pour rendre opérationnel ces mêmes constantes (de nos jours, on dirait plus facilement qu’il faut être people).

 

 

 

 


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