Entretien d'Arnaud Laporte avec Alain Seban, directeur du Centre Georges Pompidou - 11 janvier 2008 - France Culture - émission " Tout arrive " d'Arnaud Laporte - accès direct
commentaire de l'émission
Entre espérance et tempérance
1. Un cv de ministre !
On se souvient qu’Alain Seban a pris ses fonctions de directeur du Centre Pompidou en avril 2007. Arnaud Laporte commence par résumer le parcours sans faute d’Alain Seban : « … quelques mots tout d’abord sur votre parcours, qui passe notamment par de brillantes études que je résumerai simplement en disant que vous êtes diplômé de Sciences-Po, polytechnicien et énarque, ce qui fait tout de même effectivement un peu beaucoup et encore je n’ai pas tout dit. Vous aviez à peine 30 ans que vous êtes devenu conseiller du ministre de la culture, c’était en 1995. Vous avez ensuite travaillé au ministère des affaires étrangères à Matignon et puis auprès de Jacques Chirac à l’Elysée. Vous fûtes son conseiller pour l’éducation et la culture, l’ancien Président de la République avait pu notamment apprécier votre travail au sein de l’association pré-figuration du musée des arts et des civilisations, devenu musée du quai Branly. Vous êtes par ailleurs Maître des Requêtes au Conseil d’Etat… ». Je crois important de connaître succinctement le parcours d’Alain Seban, haut fonctionnaire né en 1964, non pas pour le survaloriser (il n’en a pas besoin) encore moins pour le discréditer, mais plutôt pour que les lecteurs, et spécialement les artistes qui liront ce commentaire, aient quand même connaissance d’un tel parcours.
2. Défendre les artistes travaillant et vivant en France
Dès la prise de ses fonctions, dans un article du Monde, Alain Seban a indiqué qu’une de ses priorités est de : « … défendre davantage les créateurs français ou actifs en France au moment où la scène se mondialise… »(1). A la question qui lui est alors posée de savoir si « défendre les artistes français » n’est pas « un réflexe nationaliste », il répond : « … C'est une mission historique du Centre. Dire cela passait pour "franchouillard" il y a dix ans. Ce n'est plus le cas. A condition de fuir toute "préférence nationale" et de s'inscrire dans la défense de la diversité culturelle. Le Palais de Tokyo, à Paris, où nous allons disposer d'espaces d'exposition en 2009, va nous y aider... »(2).
Plus tard, il réitère cette priorité lorsqu’il présente en octobre 2007 les priorités du Centre pour les années à venir. Il revient sur les espaces libres du Palais de Tokyo : « … Notre premier projet est d'occuper les 9 000 m2 vacants dans le socle du Palais de Tokyo, à Paris. Cet espace nouveau, qui s'appellera le Centre Pompidou-Alma, sera une antenne du Centre, et non un lieu autonome. Quatre galeries y seront aménagées : une pour le design, trois pour y présenter en priorité des artistes français qui sont en milieu de carrière et n'ont pas ou peu de visibilité… »(3). A nouveau, il lui est demandé s’il ne craint pas « d’être taxé de chauvinisme » et encore une fois, Alain Seban précise : « … Longtemps, on a répugné à défendre les artistes français de crainte d'être accusé de nationalisme. La mondialisation a changé la donne. La Grande-Bretagne, l'Allemagne ou les Etats-Unis le font. Pourquoi pas nous ? Et nous le faisons bien pour le cinéma ou dans la musique... Mais Alma ne sera pas un ghetto français. Il accueillera aussi des artistes étrangers… »(4).
Dans l’émission de France Culture du 11 janvier dernier, Alain Seban est de nouveau amené à s’exprimer à ce sujet, lorsque Arnaud Laporte le questionne sur ses goûts personnels en matière d’art, il indique : « … vous savez, je ne crois pas que les fonctions qui sont les miennes c’est avant tout exprimer un goût personnel, c’est exprimer avant tout un engagement au soutien de la création, au soutien de la scène française en particulier, ça c’est certain… ». Plus loin dans l’entretien, il précise en souhaitant : « ...trouver le moyen de rendre aux artistes le goût de venir au Centre pour autre chose que pour la consécration à laquelle ils aspirent … mais je souhaite que les artistes puissent avoir avec le Centre une relation suivie, durable, qu’ils puissent venir y présenter le développement de leur travail, au fur et à mesure de ses différentes étapes, ça c’est un des enjeux auquel je crois nous devons répondre pour mieux assumer notre mission, pour être davantage fidèles à ce que nous sommes… ».
Arnaud Laporte lui demande ensuite où en est le projet du Centre Pompidou-Alma. Alain Seban répond : « … les choses avancent, moi je n’ai aucun doute sur le fait que le Centre Pompidou-Alma se fera ; il se fera parce que le projet est bon, à mon avis, et puis parce que 9.000 m2 en friche, à deux minutes des Champs Elysées, ça ne pourra pas rester éternellement comme ça, l’Etat va devoir faire des investissements pour mettre en valeur ce patrimoine… ».
Après de telles déclarations, certains auront du mal à maintenir encore l'argument qui a fait fureur pendant les années de plomb de la libre pensée que nous avons connues, à savoir l'assimilation de la défense de la création française à un repli nationaliste à visée réactionnaire. A contrario, il leur sera également difficile de limiter l'exception culturelle française à la non-défense de ses propres artistes. On peut espérer que ce processus de libération de la pensée débouchera sur la possibilité d'exprimer une vision critique de l’art contemporain sans que celle-ci soit systématiquement assimilée à une expression politique extrême, voire raciste. Si l’on prolonge ce processus à notre démocratie, on peut même espérer que sa critique pourra désormais être exercée sans que l’on soit taxé d’anti-moderne. Comme il existe une critique contemporaine de l’art contemporain, il existe une critique démocrate de la démocratie !
3. Aller à la rencontre de la ruralité et des banlieues
Une autre priorité qu’Alain Seban exprime face à Arnaud Laporte est de développer la mobilité du Centre, pour l’amener vers d’autres publics. Pour s’adapter à la nouvelle modernité, l’ « agilité » du Centre lui semble essentiel : « … c’est un processus dans lequel toutes les nations sont engagées, dans lequel l’agilité dans le changement, la réceptivité à l’innovation deviennent des enjeux centraux et moi je crois que la capacité d’une société à être de plain-pied avec ses créateurs, c’est un déterminant de cette agilité, là je crois que le Centre a un rôle à jouer, et c’est pour ça qu’on veut aller au plus profond dans le pays, vers de nouveaux publics, quand on a 5.600.000 visiteurs c’est presque tentant de ne pas se poser la question du public, de dire finalement le public vient, je peux faire ce que je veux, mais c’est pas vrai, la question du public, elle se pose : qui est notre public, comment aller vers de nouvelles catégories, les adolescents, la ruralité, les catégories sociales les moins favorisées ?… ».
Cette priorité de mobilité géographique a déjà été évoquée par Alain Seban dans l’article du Monde précité : « … s'adresser aux publics les plus larges afin de toucher au plus près cette économie de la création… »(1). Toujours dans le même article, lorsque les journalistes du Monde s’inquiètent de l’aspect « difficile et élitiste » de l’art contemporain, il répond ainsi : « … Contrairement aux idées reçues, l'art contemporain est plus en phase avec le public que l'art ancien. Il parle à tous. Il est plus facile d'adhérer à une vidéo de Dominique Gonzalez-Foerster qu'à un tableau de la Renaissance. A condition de prendre par la main le public. On ne le fait pas assez, notamment avec les 13-18 ans, un âge crucial pour la formation intellectuelle... »(1). Donc acte ! Par sa remarque judicieuse, Alain Seban constate effectivement que, contrairement à la doxa, l’art contemporain qui est à la mode, celui de type communicationnel, est bien plus accessible que d’autres œuvres dites classiques. C’est d’ailleurs une des attitudes schizophréniques propres aux défenseurs de ce type d’art : vouloir plaire au maximum de gens et en même temps, s’enfermer dans une démarche minoritaire et absconse.
Plus tard, dans un autre article du Monde, Alain Seban confirme son souhait d’amener le Centre Pompidou vers la ruralité et les banlieues et d’en faire un Centre itinérant : « … On va créer un Centre Pompidou mobile ! Ce sera une structure démontable et transportable de 800 m2 qui ira, dès la fin 2009, dans les régions enclavées de France et les quartiers défavorisés. On leur fera découvrir, en entrée libre, des pièces d'art très contemporain mais aussi des chefs-d'oeuvre historiques. Nous visons particulièrement les scolaires en semaine et le public le week-end… »(3). Si l’on relie ces réflexions d’Alain Seban à celles du paragraphe précédent, il est facile de prévoir que les œuvres sélectionnées pour cette promenade culturelle, en dehors peut-être des « chefs-d'oeuvre historiques», seront d’une facture pour le moins sociologique, interactive et, si je peux dire, apte à plaire aux jeunes. Or, s’il est bien un art qui plait aux jeunes, c’est le kitch AC à la Jeff Koons. Reste à trouver un kitch AC français. Ne doutons pas que les candidats seront nombreux et qu'il y aura l’embarras du choix pour les décideurs. Pour le reste…
4. L’ouverture à l’actualité de la création ? L’ouverture au sacré ?
Alain Seban avait déjà indiqué que « … Le Centre prépare ainsi une exposition autour du sacré. Et je donnerai donc plus de place aux artistes de la scène française… »(1). Il confirme dans l'entretien avec Arnaud Laporte : « … Rendez-vous en 2009 avec notre festival de l’actualité de la création qui va nous permettre une nouvelle manière de montrer la création, rendez-vous aussi dès l’été 2008 avec Traces du sacré qui nous permet de renouer avec la veine des grandes expositions pluridisciplinaires qui, je crois, ont fait l’identité de cette maison… ». Alain Seban nous annonce une exposition « Traces du sacré ». Espérons que les « traces » qui seront montrées nous entraîneront vers le sacré et non son simulacre… On peut espérer que le nivellement se fera vers le haut et non vers le bas, sinon, pourquoi parler de sacré ? De même pour le festival de « l’actualité de la création », espérons que la « nouvelle manière de montrer la création » sera à la hauteur de la véritable diversité actuelle. Nous verrons bien mais j’invite les vieux routiers de la pratique artistique à la plus circonspecte modération en terme d’espoir de réel changement. S’il y a changement, tant mieux, nous serons agréablement surpris et notre retenue sera dissipée. Dans le cas contraire, ce sera toujours le même film qui passe.
5. Qu’en penser ?
Au niveau des intentions d’Alain Seban, ça paraît bien ; pas grand-chose à redire. Ah! si j’avais trente ans, je pourrais à la rigueur y croire. L’expérience fait que les mots ne sont plus suffisants. Ce sont les actes qui parleront. Je me souviens que quelques mois après mon arrivée à Paris, s’établissait le ministère de Jack Lang (en 1981). Qu’est-ce que j’ai pu en entendre des souhaits et des projets ! Durant la vingtaine d’années où j’ai vécu en région parisienne, malgré quelques nuances, les politiques culturelles ont suivi une direction identique. Résultat, près de trente ans plus tard, la situation de la majorité des artistes a décliné. Eux aussi ont dû en entendre des vœux, de toutes les couleurs, à s’en mélanger les pinceaux, ce qui est paradoxal pour les derniers pratiquants de cet outil. Alors, avons-nous d’autres choix que d’attendre la vérité des faits ? Entre deux actions, deux colloques, deux écrits, nous allons retourner dans le silence de nos ateliers, comme de coutume… entre espérance et tempérance.
Michel De Caso
janvier 08
Notes:
(1) in Le Monde du 22 avril 2007, « Je veux défendre davantage les artistes français », entretien avec Michel Guerrin et Emmanuel de Roux.
(2) Ibidem
(3) in Le Monde du 25 octobre 2007, « Nous allons créer un Centre Pompidou mobile, démontable et transportable », entretien avec Michel Guerrin et Emmanuel de Roux.
(4) Ibidem
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