"La Force de l'art" au Grand Palais : un spectaculaire contre-sens.

 

La « force » de l’art en France, parlons-en… C’est 30% des artistes déclarés, inscrits au RMI ; c’est 80% de la production des œuvres plastiques qui se fait « au noir » ; c’est plus de la moitié  des artistes commercialisant leur travail, non enregistrés à la Maison des Artistes et donc non-déclarés  professionnellement ; c’est un marché intérieur, celui d’un millier de galeries prospectives, en grande difficulté pour survivre ; c’est une paupérisation générale de 90% des créateurs et de leurs diffuseurs, résultat de trente ans d’une politique institutionnelle  particulièrement discriminante à leur égard et à laquelle s’ajoutent les méfaits de l’actuelle crise financière.

Il fallait bien cette spectaculaire célébration de l’art français au Grand Palais pour compenser tout cela, mais surtout occulter une situation de totale   dislocation structurelle des systèmes de reconnaissance de la création, comme pour mieux la faire perdurer.
Ainsi cette coûteuse opération de promotion de l’art français à l’international, apparaît-elle comme un gigantesque contre-sens, économique, sociologique, artistique, historique.

1- Contre-sens économique
L’appareil d’État , qui a toujours ignoré la richesse et la diversité de la création intérieure « de proximité », s’est aperçu récemment qu’il n’avait pas  non plus suffisamment honoré et soutenu un certain nombre de produits français exportables, pourtant conformes aux exigences  du grand marché spéculatif international, pour qu’ils accèdent à celui-ci.  Il s’y emploie désespérément aujourd’hui, alors que précisément, avec la grande crise financière, la norme esthétique du « Financial art » est profondément remise en question, ainsi que les « valeurs » qu’elle implique.  L’hyper-interventionnisme d’État comme  supériorité française, déjà moqué depuis longtemps par les autres pays, persiste et signe donc dans le ridicule sur la scène mondiale.

2- Contre-sens sociologique
Depuis longtemps nombre d’analyses sociologiques pointent l’enfermement d’un appareil d’État livré à lui même, sans contrôle du politique (qui n’y connaît rien, dit-il), totalement coupé des réalités sociales de l’art. Le réseau institutionnel (Délégation aux Arts Plastique, Musées, Fonds Régionaux d’Art Contemporain, centres d’art, etc.) et para-institutionnel (lieux associatifs subventionnés), a développé sa propre logique ou pensée artistique, en excluant de ses instances de décision ou d’évaluation tous artistes, diffuseurs ou publics non respectueux de la « doxa ».

Alors que les sociologues tirent la sonnette d’alarme pour que le système s’ouvre à la diversité, pour que les commissions intègrent des représentants de toutes les parties prenantes, « la  Force de l’art » réaffirme la toute puissance exclusive d’un réseau de spécialistes autoproclamés qui a amplement prouvé son ignorance des réalités artistiques d’aujourd’hui, et son incapacité à comprendre que cet « art contemporain » qu’il tient tant à promouvoir  n’est déjà plus de ce temps.

La question première concernant cette manifestation pouvant être : qui décide de quoi, pourquoi et comment ? Qui désigne quel autre qui désignera par exemple les 4 commissaires qui désigneront cette quarantaine d’artistes représentatifs de l’art français (Plutôt que 40 autres ni plus ni moins « bons ») ? Au nom de quel critère de choix, de quel pouvoir immanent, de quelle science infuse, de quelle compétence, de quel repérage esthétique ou marchand….

Question sans réponse possible autre qu’en termes de rencontres et croisements aléatoires d’intérêts fondamentalement inconsistants,  dans un  enchevêtrement complexe de jeux de rôles improbables,  au sein d’un réseau en totale lévitation, déconnecté des nécessités  et des lois terrestres, puisque constamment perfusé avec l’argent public..

3- Contre-sens artistique

Là est sans doute le contre-sens majeur, qui plonge une majorité d’artistes et d’amateurs d’art dans une hébétude profonde, car ce sont bien  les valeurs -mêmes qui ont qualifié Braque, Picasso, Bacon, etc, pour constituer notre patrimoine national, qui semblent vouloir être détruites au nom d’une raison d’État en forme de  marketing artistique à courte vue.

4- Contre-sens historique
Enfin, est-il nécessaire de rappeler que le progrès humain a toujours été le fait des hommes, et non le produit d’appareils cérébralement inertes , autistes, artistiquement, poétiquement, humainement stériles… or, qu’est-ce que la « Force de l’art », sinon le produit attendu ( et  bien certifié  comme tel)  d’un de ces appareils ?
La « force » de cet appareil, brutale, spectaculaire, s’appuie sur une grande faiblesse de fond.
La véritable force de l’art est douce, intérieure, durable.

Pierre Souchaud, directeur du magazine Artension
 

 

 


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