Candidature de Jean-Jacques Aillagon à la “rue de Valois”
« La question de la suppression du Ministère de la culture peut se poser »
Le Monde, édition du 30 décembre 2008
Jean Jacques Aillagon fait en quelque sorte dans cet entretien acte de candidature à la fonction de Ministre de la Culture.
Je vous ai compris!
Par un effet d'annonce: « La question de la suppression du Ministère de la culture peut se poser »
Jean Jacques Aillagon signale à l'attention de L'Elysée et de Matignon sa disponibilité et sa capacité à réaliser une politique qui pourrait à la fois leur plaire, mais aussi plaire à ceux qui critiquent l'art officiel de la rue de Valois, plaire aux Régions – aux socialistes - qui aimeraient exercer leur indépendance culturelle, et n'irait pas pour autant contre les intérêts des fonctionnaires culturels... Il est l'homme capable d'effectuer la quadrature du cercle!
Dans ces déclarations, on constate que JJ Aillagon a l'avantage de ne pas être un idéologue, qu'il est doté d'une personnalité extrêmement plastique, qu'il s'adapte à toutes les situations et aux désirs, exprimés ou non, de ceux qui ont le pouvoir ou pourraient l'avoir.
Son opportunisme politique, actif et réactif fait de lui un candidat adapté à une situation de changement. Mais a-t-il la dimension et les vues requis par la fonction et par les enjeux exceptionnels de l'époque? Car la France, sur l'effondrement du Financial Art, a aujourd'hui l'occasion de reprendre une place significative dans le monde artistique sur d'autres bases.
Stratégie et Ficelles
En 2000, également par le moyen d'un entretien donné au Monde, JJ Aillagon avait posé sa candidature aux fonctions ministérielles. L'opération avait réussi. Aujourd'hui, il réitère. Quels sont ses arguments?
Il pointe tout d'abord, délicatement, l'erreur de notre actuel Ministre qui, comme tous ceux qui l'ont précédé, à part Jack Lang, «ont beaucoup de mal à prendre ses distances par rapport aux populations qu'il administre » Il a la bonté de les excuser: « Tout Ministre veut être accepté par la famille culturelle. Il veut même en faire partie. Aucun ne veut de disputes familiales... » Il avoue de façon élégante, que les fonctionnaires forment un clan, uni par leurs intérêts particuliers, en conflit avec les intérêts généraux. Il aurait lui même fait autrement, dit-il, si on lui avait laissé le temps... “J'ai esquissé ce mouvement »... En sous entendu lisez : Jacques Chirac n'a pas eu cette intelligence mais Nicolas Sarkozy pourrait l’avoir.
« L'Etat ne doit plus exercer une tutelle tatillonne mais stratégique »
“Plus de Ministère!” dit le titre du Monde pour laisser croire à une déclaration révolutionnaire. Aillagon en fait ainsi rêver plus d'un mais en réalité n'y songe nullement: Il faut être intelligent dit-il! Il propose donc trois directions à observer:
1) « Que l'Etat s'affiche d'abord de façon plus discrète, plus pudique. Sans être inactif bien au contraire “ Ne changeons rien, mais communiquons autrement. L'important c'est ce qui est perçu! Il ne faut pas dire tout ce que l'on fait et que l'on s'occupe de tout car on pourrait accuser l'Etat de ce qui est vrai: la création d'un art officiel hors des réalités de la création et de plus en étouffant .Ce passage s'adresse aux fonctionnaires inquiets pour leur avenir afin de les rassurer car on ne peut être Ministre de la Culture sans être accepté par une machine qui a exercé le pouvoir sans contrepouvoir depuis trente ans, qui ne rend de comptes ni à L'Elysée ni à Matignon.
2) Aujourd'hui ce sont les Régions qui détiennent la majorité des fonds permettant de réaliser une politique culturelle, JJ Aillagon pense donc qu'il faut “rendre aux services centraux du Ministère une véritable action stratégique! Ainsi allégées (de ce travail fastidieux), les Directions Régionales doivent redevenir de façon plus déterminée “les relais locaux des impulsions centrales ». L'Etat ne doit s'occuper que des choses importantes et ne pas saupoudrer les subventions. Les régions devraient éviter aussi... D'ou le pilotage nécessaire du Ministère. Voilà qui contredit complètement le titre du Monde, mais qui ressemble à tous les discours de JJ Aillagon assemblant les idées les plus opposées sans souci de cohérence. Chacun doit entendre ce qu'il a envie d'entendre. Tout est dans la com.! L’Etat élabore les directives et les Régions exécutent! C'est ce qui s'appelle “décentraliser” et “supprimer le Ministère de la Culture”! Que les fonctionnaires, au début égratignés, se rassurent; ils gardent leur poste et sont assurées d'une tâche du plus haut niveau. Par contre les Régions, courtisées, feraient mieux de s'inquiéter d'un renforcement du pouvoir central. Si nous n'étions pas si habitués au langage schizophrène des fonctionnaires de la culture, nous penserions à une faute de compréhension de l'interviewer.
3) Mais où réside la disparition du Ministère annoncée? Pour JJ Aillagon l'amoindrissement du pouvoir de l'Etat viendrait surtout du renforcement de l'autonomie des grands Etablissements Publics (Louvre, Versailles, etc.) Ce qui permettrait la mainmise, sans critique possible ni poursuites pour détournement de biens publics à des fins privées, du Financial Art agonisant sur un certain nombre d'instruments indispensables à sa publicité.
Les vrais problèmes ne sont pas même évoqués !
Le problème n'est pas qu'il y ait ou non une politique culturelle et un rôle de l'Etat, il est évident qu'il en faut un. Mais comment? Selon quels critères? Exercé avec quels contre pouvoirs, associations et garanties de diversité? Sur tout ce travail d'équilibre et de mesure rendant l'exercice de ce pouvoir à la fois supportable et non stérilisant JJ Aillagon ne dit pas un mot.
Ces derniers mois lors de réunions et de colloques la question lui a souvent été posée: “Selon quels critères s'exerce le pouvoir culturel en France?”
Il n'a jamais répondu. Comment le pourrait-il? Il ne le sait pas lui-même... Il est pour l'heure encore l'homme de Pinault qui l'encourage dans sa candidature. Il est donc d'abord l'homme du « Financial Art » qu'il a introduit à Versailles en grande pompe pour faire plaisir et valoriser la collection d'un français qui soutient la place de New York contre celle de Paris.
Notre candidat au Ministère connaît, malgré son dynamisme et ses autres qualités comme Président de l'Etablissement public de Versailles, un échec flagrant: Malgré les nombreuses opérations de publicité rédactionnelle auxquelles nous avons assisté un peu partout dans les grands médias en particulier au Monde, avec Philippe Dagen et dans Libé avec, le public français a mal réagi. Par ailleurs en matière de création française il est très conservateur: Il a l'intention d'imposer à Versailles, toujours et encore Buren, dans le grand escalier de Gabriel.
Qui posera enfin le problème du corps des janissaires?
Le vrai problème n'est pas, comme il le laisse supposer, qu'il y ait des “artistes frustrés” en raison de la communication erronée du Ministère laissant croire qu'il s'occupe de tout et fait tout, mais qu'il exerce réellement un pouvoir culturel illimité, aux critères flous. Dans le domaine des arts plastiques en particulier se posent le problème du corps des Inspecteurs de la Création qui a joué un rôle extrêmement néfaste que les historiens d'art ne manqueront pas de mettre à jour le temps venu. Corps administratif très spécial que l'on pourrait comparer à celui des Janissaires. C'est un corps qui fait et défait les vizirs tout en servant le sultan, quand cela ne va pas contre ses intérêts. Leurs symboles est la cuillère cousue sur leur bonnet et le chaudron ou se fait une si bonne soupe!
En conclusion si Jean-Jacques Aillagon détient quelques méthodes et techniques, l'essentiel tient dans les services qu'il pourrait apporter à François Pinault. Dans ces conditions ne serait-ce pas lui qui devrait être nommé rue de Valois?
Aude de Kerros
janvier 2009
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